Les mutins de la Mer Noire - 1919  


En 1919, et particulièrement en avril, des mutineries de soldats et de marins français éclatent en mer Noire.

Après octobre 1917, la Russie connaît à la fois la guerre civile et l’intervention étrangère. Le second front ouvert à l'est par le Tsar n'existe plus. Lénine signe une paix séparée avec l'Allemagne. C'est pourquoi très tôt l'intention des pays alliés (France, Angleterre, Grece...) est d’occuper les ports russes de la mer noire afin d'étouffer l’économie soviétique et d'isoler l’Europe de la contagion des idées révolutionnaires.

Des directives prévoient le soutien des gouvernements locaux et l'aide aux Russes blancs, dont le général Denikine, qui demandent à l’Entente l’envoi d’un corps expéditionnaire pour renverser les soviets. D’après l’armistice du 11 novembre 1918, les troupes allemandes doivent évacuer les territoires russes " dès que les Alliés jugeront le moment venu ". Le 13 novembre 1918, une flotte alliée mouille devant Constantinople dans le but officiel de veiller à cette évacuation. La deuxième escadre française, commandée par l’amiral Amet, et deux divisions de forces terrestres, avec le général Franchet d’Espéret, commencent l’intervention : le 13 décembre intervient l’occupation de Sébastopol ; le 18, celle d’Odessa et, en janvier 1919, celles de Nikolaïev et de Kherson. Simultanément les forces blanches opèrent en Crimée, dans la région du Don, et au Kouban.

En 1919, la guerre est théoriquement achevée, mais bon nombre de marins ne sont toujours pas démobilisés et se trouvent de fait entraînés dans une opération destinée à défendre des intérêts qui les dépassent. Le " ras-le-bol " et le refus plus ou moins conscient de jouer aux contre-révolutionnaires, de se transformer en "gardiens de la bourgeoisie" vont aboutir à des mutineries

Les premiers soulèvements eurent lieu dans les troupes terrestres. Le 4 février 1919, le 58e régiment d’infanterie refuse de combattre les troupes bolcheviks sur la rive du Dniestr ; le 8 mars, deux compagnies du 176e régiment d’infanterie s’opposent à un ordre d’attaque à Kherson. Le 5 avril, même refus de groupes du 19e régiment d’artillerie à Odessa, où des sapeurs du 7e génie fraternisent et laissent aux bolcheviks du matériel. Puis, du 10 au 30 avril, se déroulent les grandes mutineries de marins. En Roumanie, à Galatz, le chef mécanicien André Marty projette de s’emparer du torpilleur Protêt, d’enfermer les officiers et de rallier les bolcheviks à Sébastopol. Le complot découvert, il est arrêté le 16 avril et sera condamné à vingt ans de travaux forcés. Le 17 avril, sur le croiseur France, des protestations éclatent ; quatre matelots sont enfermés, mais, deux jours plus tard, l’équipage révolté les libère, élit des délégués, exige le retour à Toulon. Le 20, le drapeau rouge est hissé sur le France, le Jean-Bart, La Justice au chant de L’Internationale. L’après-midi, des marins qui manifestent dans Sébastopol avec la population essuient le feu de soldats grecs. Le calme revient les jours suivants, les délégués, d’abord seuls obéis, voient leur rôle décroître. Mais le Jean-Bart ainsi que le France regagnent Toulon et Bizerte.

Une autre mutinerie a lieu le 25 sur le Waldeck-Rousseau devant Odessa. Un comité de marins décide la révolte, exige la délivrance d'André Marty et le retour en France. Dans les jours suivants, le bâtiment rentre en France ainsi d’ailleurs que tous les navires de la mer Noire. Mais l’effervescence continue en mai et en juin à Toulon, à Brest, à Bizerte, en Grèce (sur le Guichen avec Charles Tillon) et même à Vladivostok...

Cette crise, qui surprit le commandement, a plusieurs causes. Des raisons matérielles et morales : hiver pénible, courrier désorganisé, corvées incessantes dans les ports paralysés par les grèves des dockers russes. Les équipages sont démoralisés par une guerre longue, et l’armistice, pour eux, c’est la démobilisation : " Nous ne sommes pas en guerre contre les Russes ; nous voulons rentrer en France ", répètent-ils. André Marty nous raconte dans sa biographie que les marins lisaient les journaux pacifistes comme La Vague et Le Journal du peuple ainsi que les discours des députés socialistes contre l’intervention. Des tracts et journaux clandestins sont édités par les bolcheviks. Le ministre de la Marine affirme d’ailleurs à la fin de la crise, le 17 juin 1919, aux députés que la cause des troubles est la propagande révolutionnaire.



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